• Par : 雅玲

L'histoire du 工夫茶gōng fū chá

Quand on écrit 工夫茶gōng fū chá, le premier caractère arrête. gōng ne signifie pas "art", ni "cérémonie", ni "voie". Il signifie le soin qu'on met dans un travail, la patience d'un geste répété jusqu'à ce qu'il soit juste. Ce n'est pas une posture philosophique. C'est une description.

Cette façon de faire le thé — beaucoup de feuilles, peu d'eau, une infusion courte, puis une autre, puis encore une autre — ne s'est pas inventée d'un coup. Elle est le résultat de dix siècles de transformations : des empereurs qui changent les règles, des potiers qui inventent de nouveaux objets, des familles qui emportent leurs gestes en traversant la mer. Pour comprendre ce qu'on fait quand on saisit la théière 茶壺chá hú pour verser, il faut remonter un peu le fil.


Quand le thé se mangeait

Lu Yu 陸羽lù yǔ est né vers 733, sous la dynastie Tang táng, et il avait des opinions très arrêtées sur le thé. Son 茶經chá jīng, le Classique du thé (vers 760), est le premier grand traité consacré à cette plante. Il décrit en détail les outils nécessaires, les bois à utiliser pour le feu, la façon correcte de casser et de cuire une galette.

Car le thé de l'époque Tang se présente sous forme de galettes compressées, les 茶餅chá bǐng. On les rôtit près du feu pour les assouplir, on les brise, on les réduit en poudre. Cette poudre est ensuite bouillie dans une bouilloire avec de l'eau qu'on a pris soin de choisir : Lu Yu a des préférences précises sur l'origine de l'eau, sur le moment où elle commence à bouillir, sur la façon d'incorporer le sel. Oui, le sel. Et parfois du gingembre, des oignons, de la menthe.

Quelqu'un qui tient son gaiwan aujourd'hui ne reconnaîtrait pas ce thé-là. Ce n'est pas le même geste, pas le même objet dans la tasse, peut-être pas la même intention. Mais c'est là que tout commence : une plante, des textes, et des gens qui y réfléchissent très sérieusement.


La mousse et le bol noir

Sous les Song sòng (960-1279), le thé change de forme. On abandonne la bouilloire au profit d'un bol. La poudre de thé est versée dedans, on ajoute l'eau chaude en filet, et on fouette vigoureusement avec un balai de bambou fin, le 茶筅chá xiǎn, jusqu'à obtenir une mousse dense et blanche. Ce geste s'appelle le 點茶diǎn chá.

Les bols préférés pour évaluer cette mousse sont sombres, parfois noirs, avec des glaçures qui font ressortir la blancheur du résultat. On les appelle parfois tenmoku, d'un nom japonais. Ils n'ont rien à voir avec les petites tasses sans anse qu'on utilisera plus tard.

Le thé Song devient une compétition. Les 鬥茶dòu chá, les joutes de thé, sont des épreuves où l'on juge la couleur de la mousse, sa tenue, sa finesse. L'élite les pratique. Les marchands les pratiquent. Et l'Empereur Huizong 徽宗huī zōng en personne, qui règne de 1100 à 1125, rédige son propre traité, le 大觀茶論dà guān chá lùn, pour expliquer ce qu'est une bonne mousse et comment l'obtenir. Un souverain qui consacre autant d'attention à la blancheur d'une écume dans un bol.

C'est un sommet. Et quelques décennies plus tard, les Song du Nord s'effondrent sous la pression des Jurchen. Le raffinement de cette culture du thé disparaît avec eux, au moins dans sa forme officielle. Les dynasties qui suivront feront autrement.


L'édit qui a tout changé

En 1391, le premier Empereur Ming míng, Zhu Yuanzhang 朱元璋zhū yuán zhāng, signe un édit. Il interdit la production et l'usage des galettes de thé compressées, et impose le thé en feuilles entières. La décision a des motifs pratiques et politiques : les galettes de luxe sont associées à l'ancienne élite, leur production est coûteuse, leur usage exclut la majorité. On simplifie.

Mais les conséquences sont bien plus profondes qu'une réforme administrative.

Quand on ne presse plus les feuilles en galette, on ne réduit plus en poudre. Quand on ne réduit plus en poudre, on ne fouette plus dans un bol. Le 點茶diǎn chá disparaît progressivement. Les bols à fouetter deviennent inutiles. Et la question se pose : comment infuser une feuille entière ?

La réponse qui s'impose progressivement, c'est l'immersion dans un récipient fermé, avec une ouverture pour verser. Une théière. Mais pas n'importe quelle théière : les grandes théières donnent des infusions longues et diluées, proches de ce qu'on connaissait avec les galettes bouillies. Pour extraire les arômes d'une feuille entière avec précision, pour contrôler la durée, pour répéter l'opération plusieurs fois sur les mêmes feuilles, il faut un récipient plus petit.

L'édit de 1391 ne crée pas le gongfucha. Il crée le vide dans lequel il va pouvoir naître.


La terre qui écoute le thé

La région de Yixing 宜興yí xīng, dans la province du Jiangsu 江蘇jiāng sū, produit une argile particulière : la 紫砂zǐ shā, la "sable violet". Poreuse, dense, capable de retenir la chaleur et d'absorber progressivement les arômes des infusions, cette argile devient sous les Ming tardifs le matériau de prédilection pour les petites théières.

Le potier Gong Chun 供春gòng chūn, qui travaille au début du XVIe siècle, est souvent cité comme l'un des premiers à avoir façonné ces petites théières en 紫砂zǐ shā dans un format qui correspond à ce qu'on cherche : compact, précis, capable de contenir juste assez d'eau pour deux ou trois petites tasses. On ne sait pas grand-chose de lui, sinon qu'il travaillait pour un fonctionnaire lettré, et que ses pièces ont été recherchées dès son vivant.

Ce qui importe, c'est ce que cet objet rend possible. Une petite théière en 紫砂zǐ shā de 80 à 120 ml, remplie à moitié de feuilles de oolong dense et roulé, versée en quinze secondes, vidée entièrement : c'est une extraction précise. Les mêmes feuilles, au passage suivant, donnent autre chose. L'arôme se déplace, s'allège, change de registre. Ce voyage à travers les infusions successives ne serait pas possible avec une grande théière et une longue durée.

La petite théière n'est pas un accessoire du gongfucha. Elle en est une condition.


Chaozhou, ou comment une pratique devient un style

Si le gongfucha a un berceau géographique identifiable, c'est la région de Chaozhou 潮州cháo zhōu et le sud du Fujian 福建fú jiàn. Ces deux zones partagent une langue, le min nan 閩南語mǐn nán yǔ, et une culture du thé intense, centrée sur les thés très oxydés et parfumés de la région voisine du Guangdong : le 鳳凰單欉fèng huáng dān cóng, le dancong du Phénix, un oolong torréfié aux arômes denses qui supporte bien les infusions courtes et répétées dans un petit volume d'eau.

C'est là, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, que se codifient les gestes. Le préchauffage de la théière, le premier rinçage des feuilles, l'ordre dans lequel on verse, la façon de remplir chaque petite tasse sans anse en rotation pour équilibrer la concentration, le plateau-bassin en céramique, la 茶船chá chuán, qui recueille l'eau du rinçage.

Deux hommes ont écrit sur cette pratique avec assez de précision pour qu'on puisse reconnaître ce qu'ils décrivent.

Yuan Mei 袁枚yuán méi est un gastronome, poète et fonctionnaire des Qing qīng. Dans ses 隨園食單suí yuán shí dān (Notes culinaires du Jardin du Repos, 1792), il consigne ses goûts et ses découvertes en matière de thé. Il décrit des infusions de thés du Wuyi 武夷wǔ yí dans de très petites tasses, appréciées pour leur intensité concentrée. Il note que ces thés doivent être bus lentement, en savourant, pas avalés d'un coup. La pratique existe, elle a un public cultivé.

Quelques années plus tard, Yu Meishu 俞蛟yú jiāo, un fonctionnaire en poste dans la région de Chaozhou, décrit dans ses 夢廠雜著mèng chǎng zá zhù (vers 1796) quelque chose de très précis : la façon dont les habitants préparent le thé avec une petite théière, des tasses minuscules, et une attention particulière à chaque geste. Le terme qu'il utilise est 工夫茶gōng fū chá.

Une note sur l'écriture : on croise souvent 功夫茶gōng fū chá à la place de 工夫茶gōng fū chá. Les deux se prononcent pareil. Le gōng renvoie à la performance, à l'exploit, au kung-fu. Le gōng renvoie au soin du travail, à la maîtrise technique. Dans les textes anciens qui décrivent cette pratique, c'est systématiquement 工夫茶gōng fū chá qu'on trouve. La confusion est ancienne et ne s'arrêtera probablement pas, mais l'intention du mot d'origine est bien celle-là : le thé du soin méticuleux, pas le thé de l'acrobatie.


La traversée du détroit

Dans les années 1940 et 1950, des centaines de milliers de personnes quittent le continent pour Taiwan 臺灣tái wān. Parmi elles, beaucoup viennent du Fujian et du Guangdong, avec leurs thés, leurs théières, leurs habitudes d'infusion.

Dans les années 1970, alors que Taiwan traverse une modernisation accélérée, un mouvement de revalorisation de la culture du thé chinoise prend forme. On cherche à formaliser, à transmettre, à ne pas laisser ces pratiques se dissoudre dans la précipitation du quotidien. En 1977, la Maison Lu Yu 陸羽茶藝中心lù yǔ chá yì zhōng xīn est fondée à Taipei par une poignée de passionnés. Elle joue un rôle de codification et de diffusion qui dépasse ses frontières : des manuels, des cours, une tentative de donner un nom à cet ensemble de gestes. Le terme 茶藝chá yì, cháyì, l'art du thé, prend racine dans ce contexte.

C'est aussi à Taiwan que s'ajoutent certains ustensiles qui n'existaient pas dans la pratique de Chaozhou. La 公道杯gōng dào bēi (gōngdào bēi), la verseuse intermédiaire qui reçoit le thé avant de le distribuer dans les tasses pour égaliser la concentration, n'est pas une invention ancienne. C'est une innovation pratique, probablement taïwanaise, qui circule ensuite dans le monde entier.

Ce que le lecteur qui pratique aujourd'hui tient dans ses mains est une synthèse. Ce n'est pas le gongfucha de Chaozhou en 1800, ni exactement celui de Taipei en 1980. C'est quelque chose qui a traversé des migrations, des formalisations, des adaptations. Pas moins ancré pour autant. Différemment.


La prochaine fois qu'on pose la théière 茶壺chá hú sur la table, qu'on verse l'eau sur les feuilles et qu'on attend ces quelques secondes avant de verser dans les tasses, on peut avoir en tête que ce geste a une histoire longue et non linéaire. Lu Yu bouillait ses galettes. Huizong fouettait sa mousse. Zhu Yuanzhang a tout effacé d'un coup de pinceau. Des potiers de Yixing ont façonné un nouvel objet. Des familles de Chaozhou ont codifié les gestes. Des exilés ont emporté leurs théières en traversant le détroit.

Tous ont fait le thé comme ils pouvaient, avec ce qu'ils avaient, dans le monde qui était le leur.

On est dans cette continuité.